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24/02/2018

Les briqueteux de Huissignies (2ème partie)

                                L’organisation d’un chantier de fabrication de briques 

Au printemps commençait la campagne, les équipes se mettaient en place : souvent 7-8 hommes, « un gamin » et parfois une femme autour de la presse mécanique.

La tâche préliminaire consistait à enlever la couche de terre arable pendant l’hiver, cette terre étant impropre à la fabrication d’une brique.  

Ensuite, avec une rasette spéciale (ou grattoir) , un ouvrier agenouillé raclait le talus de haut en bas par un va et vient régulier des bras…un sacré travail de musculation !

Briquetier à la rasette (Copier).jpg

Ouvrier avec sa rasette et son tas de terre

De façon à obtenir une terre homogène, on la prélevait à divers endroits, ensuite on la remuait à la houe et on l’ humidifiait au besoin. Pour homogénéiser la préparation de terre, on la « pestellait » à pieds nus (on la foulait en l’écrasant à pieds nus). Quand elle est bien mélangée, on la laisse en tas jusqu’au lendemain.

Briquetiers extraction de la terre (France) (Copier).jpg

Equipe de briquetiers, l'extraction de la terre et le raclage des talus

La terre ainsi préparée est chargée avec la large pelle sur une brouette à planches latérales et amenée sur le lieu de moulage par l’ »brouteu » (l’ouvrier chargé de conduire la brouette). De longues plates bandes de roulage en tôle d’acier servaient de chemin de roulage aux brouettes équipées de roues cerclées d’un bandage en fer.  

Cette terre bien préparée était ensuite pelletée et jettée dans la presse qui était installée le plus près possible sur de lourds madriers en bois .

C’était un travail d’équipe organisé, chacun avait sa place et son rôle. Il y avait le chargeur, le presseur, le démouleur et le brouetteur. S’ajoutait un gamin de service (eul djambo) qui devait jeter une poignée de sable dans la presse pour éviter l'adhérence aux parois. Ensuite, le mouleur actionnait un long levier (ou une manivelle) pour presser la terre dans le moule double et une fois l’action terminée, on relève le levier et apparaissaient les 2 briques moulées.

Briquetiers à la presse à main 1910 (2) (Copier).jpg

Briquetiers au travail à la presse à main. Un chargeur la pelle en main, un autre au levier (le mouleur) , un gamin pour le placement des briques moulées sur la brouette, et le dernier homme à droite pour le transport et la mise à sècher 

Le gamin retirait les 2 briques et les plaçaient sur une brouette spéciale, à large plateau et dotée d’un dossier, et on recommençait l’opération de moulage jusqu’à la fin de la journée.

Une fois la brouette remplie, un ouvrier l’emportait et disposait les briques « crues » en une haie cad en claire voie pour qu’elle s’assèchent. On va donc constituer des espèces de murailles hautes de 1.20 à 1.50m et de 4 briques d’épaisseur. Les briques sont posées à chant en quinconce et non jointives pour assurer un maximum de ventilation. La haie était abritée et protégée de la pluie par des paillassons de paille de seigle. Il n’était pas rare lors de violents orages nocturnes qu’il faille se lever en catastrophe et venir renforcer la protection des haies.

Les briques vont ainsi sècher lentement pendant quelques mois jusqu’à la cuisson.

La cuisson

Les équipes de cuisson étaient constituées de 7 à 8 personnes plus un « gamin » et se reproduisait 3 ou 4 fois par campagne suivant les besoins.

Première étape: le cuiseur (eul cuiseu) doit d’abord estimer le volume de briques à cuire et trace sur le sol le plan de base du four en rapport avec le volume; le principe étant d’ éviter de donner une trop grande hauteur au four de cuisson.

On façonne ensuite le pied du four ou sole du four: sur une hauteur de 60 cm on monte un mur de briques (6 tas) précuites lors d’une cuisson précédente. On laisse des espaces vides entre les briques pour faciliter la ventilation et le tirage nécessaire à la bonne combustion du four. On ménage des sortes de tunnels horizontaux communiquant à des puits verticaux de la largeur d’une brique. Ces puits seront ensuite remplis de charbon de bois et de gaillettes cassées pour le démarrage du feu.

Le 6ème tas est recouvert de charbon fin sur toute sa surface. Au moyen de fagots et de paille enfoncés dans les tunnels, on mettait le feu qui gagnait assez rapidement toute la surface du four par les galeries aménagées. Le feu était préparé à côté du four.

Les « brouteus » amènent des briques crues au « cuiseu » qui les étalle côte à côte sur chant et sur le charbon fin.

Tous les 3 tas, on étalle une couche de charbon fin que l’on apporte dans des « mantes à carbon », mannes d’osier remplies de charbon en combustion que l’on se passe de main en main depuis « eul cartcheu » (le chargeur) qui les remplit au tas jusque finalement tout en haut de la fournée.  

Chaque soir, on crépit la face extérieure des tas posés durant la journée avec de l’argile mélangée de paille hâchée; ce mélange se faisait pieds nus.

La chaleur est ainsi maintenue à l’intérieur du massif et les briques à l’extérieur sont ainsi bien cuites. La paille sert de liant au mélange plafonné et l’évite de se crevasser.

Briquetiers Pause des cuiseurs 1906 (2) (Copier).jpg

1910. Edification du four à ciel ouvert. A remarquer: l'enduit sur la surface du four, la corbeille en osier pour la manutention du charbon, les 4 briques que l'on s'apprête à lancer au-dessus. 

Le réglage du feu intérieur du four se fait en bouchant ou en ouvrant les tunnels d’arrivée d’air au pied du massif suivant la direction du vent.

Lorsque le four prend de la hauteur, on y place un échafaudage mobile, constitué de planches posées sur des crampes, barres de fer assujetties dans la masse des briques. Les ouvriers juchés sur ces planches travaillent « à pont » et reçoivent les briques et les paniers de charbon qu’ils transmettent à ceux qui les disposent sur le dessus de la fournée.

Briquetiers Prép. de la cuisson Alph.Renard 2ème gauche en bas, léon Duquesne au centre françois Massy à Flénu (Copier).jpg

Equipe de briqueteux d'Hunchenies au travail d'édification d'un four (voir l'échaffaudage et l'ouvrier dit "de pont" qui assure le passage des briques vers le haut du four) 

On entretenait le feu en ajoutant régulièrement du combustible par des trous pratiqués dans les murs ou dans les voûtes.

Il faut mentionner que ce travail en pleine nature était cependant polluant pour le personnel ! En effet, au début de chaque journée se dégageait autour du four des gaz de combustion du bois et du charbon, et pour remédier à ce fait, ils se dépêchaient à monter de 2-3 lits de briques pour couvrir cette nappe de gaz.

Lorsque la fournée est terminée, on couvre d’une épaisse couche de cendrée ou de sable afin d’isoler complètement le feu et le forcer à couver.

Le chargement d’un four pouvait prendre 8 à 10 jours et la cuisson d’une fournée durait près d’un mois ; il arrivait que lors du défournement après refroidissement que le centre du massif soit encore rouge.

Les travailleurs étaient chaussés de gros sabots de bois à semelle épaisse pour se protéger du feu.

Le bon résultat dépend du chef cuiseur qui doit non seulement conduire son feu depuis le début, le maintenir en assurant le tirage optimal, mais aussi éviter des affaisements qui pourraient se produire à cause d’une mauvaise répartition du feu dans le four.

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                                                Triage et vente


La répartition de la température dans ces fours n’était pas régulière et le degré de cuisson variait d’une brique à l’autre, ce qui engendrait des différences de couleur et de qualité. Il fallait donc les trier lors du défournement après le refroidissement du four (ce travail s'effectuait dans des conditions insalubres en raison de la grande quantité de cendres qui recouvraient les briques).

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Un mur de briques anciennes....une incomparable variété de couleurs châtoyantes!

Celles correctement cuites (premier choix) étaient réservées aux parements.

Celles insuffisamment cuites (les briques pâles, roses claires) étaient destinées aux maçonneries des murs intérieurs de la maison, où elles ne risquaient pas le gel.

Les briques surcuites, (ou « boulies »), et ayant souvent perdu leur forme régulière (des chabots), étaient utilisées pour les fondations ou pour les maçonneries où une résistance mécanique élevée était souhaitée. Elles étaient aussi moins perméables à l’humidité ascencionnelle.

Après la guerre 14-18, la reconstruction de bâtiments battait son plein d’où une demande importante de briques. La production avait beaucoup de peine à remplir la demande ; les briques étant même chargées toute chaudes dans les tombereaux de transport. Le prix des briques était calculé au mille et étaient comptées à haute voix lors du chargement.

Il est à mentionner que les briqueteries étaient classées dans la catégorie des établissements dangereux. Pour cette raison, de nombreuses conditions entouraient leur installation et une enquête commodo et incommodo était réalisée avant que le collège des bourgmestres et échevins puissent délivrer une autorisation.

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1938: Le dernier chantier de la briqueterie Labie à Huissignies au lieu-dit "Mont Bruneau"

De gauche à droite: Marcel Labie, Mariette Lorphèvre, Alfred Labie, Oscar Labie patron briquetier; assis: Sylva Labie (Père de Marcel), Jean Bergeret et André Labie. A noter, le sèchage des briques crues en haies.

Après la 2ème guerre, les briqueteries temporaires disparurent et furent remplacées par des briqueteries fixes industrialisées à four continu.

Ainsi s'arrêtera l'ère des briquetiers itinérants......!

Sources: Témoignage de Paul Meurant, Briques et briquetiers (Musée de la vie rurale Huissignies). Les briqu'teux de Robert Arcq (Edition de l'association littéraire wallone de Charleroi). Les briqueteux par Marcel Labie. Coup d'oeil sur Beloeil ASPB N°152  2017/4. Photos de la collection du musée de la vie rurale Huissignies et de la famille Abel et Elie Labie.

27/01/2018

Les briqueteux de Husseignies (1ère partie)

 Briquetier, un métier bien de chez nous…. !

Pour la construction, l’homme a toujours utilisé les matériaux que la nature mettait à sa disposition dans son proche environnement.

Ainsi, dans le sud du pays au sol riche en pierres, ces dernières se retrouvent dans l’architecture ardennaise. Plus près de chez nous, à Grandglise les carrières de sable ont fourni les sabourets de sable (ou cailloux de sable) et de nombreuses maisons locales ont été construites avec ce matériau.

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Chantier de briques au 15ème siècle (Nederlandische bijbel Utrecht)

A Huissignies, pas de pierre ni de sable, mais par contre un sol riche en limon et en argile, matériau d’excellence pour la production des briques.

C’est à partir du moyen-âge que la brique cuite apparaît. Néanmoins et malgré son prix de revient abordable, les petites gens continueront à utiliser le bois et le torchis jusqu’au début du 19ème siècle.

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Maison partiellement en torchis à la rue de l'église, aujourd'hui détruite

Au 19ème, on utilisait carrément la terre retirée des fondements des caves pour réaliser un chantier temporaire de production de briques, y compris la cuisson. Ainsi pour la construction de l’église fin 18èmedébut 19ème, un chantier fut improvisé dans la prairie entre l’église et la Hunelle. 

Des petites entreprises familiales se sont ainsi spécialisées dans la production locale et régionale de briques…c’était comme on disait des familles de « briqueteux » !

Certaines équipes partent le lundi vers 5 h du matin pour regagner le Borinage pour y fabriquer les briques et reviennent le samedi vers 18 heures; ils logeaient durant ces 6 jours dans des baraques disposées sur les chantiers. Une équipe était généralement formée de 8 personnes dont souvent un gamin de 12 ans.

Parmi ces familles on retrouve, avec les sobriquets de l’époque, les « Piotcher » (Labie), les « Grands Jules » (Duquesne), les « Barbins » (Dubrunquez).

Nos briquetiers régionaux qui ont acquis une solide réputation iront même à l’étranger. C’est par milliers qu’ils partiront en France et même beaucoup plus loin.

Briquetiers à la presse Alph. Renard et François Massy 1905 (Copier).jpg

Alphonse Renard et François Massy, 2 briqueteux de Husseignies en 1905

Une campagne de briques durait environ du 15 mars au 15 septembre. Les équipes de briquetiers alternaient en général campagne de brique et campagne de sucrerie.

Au début du XXème siècle, l'instituteur Meurant fut le premier à prendre l'initiative de lancer une briqueterie  à Husseignies au chemin de Canteleux avant la ferme du Risqu'à tout.  

Dans la continuité, Labie Oscar exploita vers 1925 un talus qui s’y prêtait bien à la rue Notre-Dame des Champs, plus précisément à la jonction avec la rue de Canteleux. Ce chantier se perpétua jusqu’à 1945, il exploita aussi d'autres chantiers à Ellignies-Ste-Anne et à Beloeil

Briqueterie Labie Huissignies La presse à moteur Alfred Labie et Jules Stamane (Copier).jpg

Alfred Labie, fils d'Oscar, dernier entrepreneur briquetier de Huissignies et la presse mécanique vers 1940

Les briqueteux étaient payés à la production; vers 1925, on estimait le salaire brut entre 30 et 35 francs le mille briques. Toutefois, le prix pouvait varier en fonction de la difficulté du chantier (épaisseur de la veine d’argile, nouveau chantier à exploiter, difficulté d’approvisionnement d’eau…etc). Il faut aussi mentionner qu’en raison d’un temps de travail de 15 heures par jour, une équipe façonne en moyenne 1 million de briques sur une campagne de 6 mois.

La matière première et autres matériaux 

C’est d’abord l’argile (eul gaune terre) à laquelle on peut ajouter un peu de sable car dans notre région l’argile était jugée trop grasse.

L’argile était tirée à l’aide d’une longue bêche dite terrassière au fer long (+- 50 cm) et étroit au début de l’hiver. L’ouvrier devait suivre scrupuleusement la veine d’argile et ne pas prélever la couche de marne sous-jacente. L’argile était laissée à même le sol tout l’hiver en couche de faible épaisseur; les intempéries « eskettent les ruques » (cassent les agglomérats d’argile plus dures).

Une autre matière première est l’eau qui utilisée en grande quantité était le plus grand souci des briquetiers. Quand la nappe n’est pas trop profonde, on fait appel à un puisatier qui creuse un puits sur le lieu d’exploitation de l’argile. On remonte alors l’eau avec un seau, une corde et une poulie. Si un ruisseau coulait dans l’environnement proche, ils construisaient un chenal, que l’on remplissait d'eau au fur et à mesure, vers le chantier. 

Le charbon qui servait de combustible pour le four de cuisson des briques. Il était acheminé par tombereaux de 1500 à 1800 Kgs. Le charbon était déchargé le plus près possible du four de cuisson. Il était livré sous forme de gaillettes qu’ils cassaient au marteau pour le réduire en divers calibres jusqu’à la forme la plus fine, le poussier.

La paille de seigle pour confectionner les claies ou paillassons. Ces derniers étaient confectionnés avant la campagne et servaient à protéger contre les intempéries les briques qui sèchaient.

Du bois pour l’allumage du four de cuisson.

Les perches, genre perches à houblon qui servaient à protéger la briquetterie avec les paillassons lors des tempêtes de fortes pluies et de vents.

Enfin sans oublier….la bière en tonneau pour abreuver tout le personnel. Le tonneau était entreposé avec précaution dans une cavité creusée dans le talus, à un endroit ombragé recouvert d’un paillasson et arrosé si nécessaire quand il faisait trop chaud. 

Briquetiers à Flénu 1905 Patron Dumonceau (Copier).jpg

Equipe de briqueteux à Flénu chez les patrons Dumonceau 1905

Prochaine rubrique: L'organisation d'un chantier et la cuisson des briques.

Sources: Témoignage de Paul Meurant, Briques et briquetiers (Musée de la vie rurale Huissignies). Les briqu'teux de Robert Arcq (Edition de l'association littéraire wallone de Charleroi). Les briqueteux par Marcel Labie. Photos de la collection du musée de la vie rurale Huissignies.